Un vrai pays

Le bassin versant de la Roanne, dont le nom contient une racine prélatine signifiant tout simplement l'eau, à la forme d'un vaste entonnoir d'environ 240 km2. La rivière, en forme l'axe principal, prend sa source au pied du Mont Angèle et après un cours d'une trentaine de kilomètres se jette dans la Drôme en aval de Vercheny.

Les limites de ce petit pays, appelé communément le Désert, sont particulièrement nettes. A l'Est, c'est une ligne de crête continue, dont les sommets sont peu marqués à l'exception de la Pâle (1340 m), qui s'étire sur 28 km de Solaure à Chalancon. La Servelle y possède le point culminant de la région (1613 m). A l'Ouest, la vallée de la Courance vient butter contre les rochers verticaux des Trois Becs. Passé le col de la Chaudière (1047 m), la longue barrière de Couspeau culmine à 1544 m au Grand-Delmas et se maintient ensuite entre 1200 et 1400 m. Au Sud, la masse lourde d'Angèle, barre l'horizon. Au sud-est, dans un paysage de buttes marneuses, la limite de partage des eaux avec l'Eygues est moins nette, mais reste largement au-dessus de 800 m d'altitude.

Ces bordures offrent peu d'échappatoires, et encore sont-elles malcommodes ou haut perchées. En aval de Saint-Benoît, le bout de l'entonnoir, que se partagent les communes d'Aurel et d'Espenel extérieures à la vallée, est un véritable canyon. La route ne l'emprunte que depuis un siècle. Aucun chemin carrossable ne permet de nos jours de franchir la crête occidentale, vers la Chaudière ou Bezaudun. A l'Est, il faut grimper à 1040 m pour atteindre le col de Pennes, à 1144 m pour franchir celui du Royer. Au Sud, la limite est moins élevée, mais les itinéraires passant par les cols des Roustangts (1030 m) et de Pré Guittard (914m) débouchent sur des passages délicats, le pas de l'Echelle à Chalancon et les gorges de l'Arnayon. Seul le col Lescou (829 m) offre un accès relativement facile vers le pays de Bourdeaux.

Ainsi étroitement corseté, le bassin de la Roanne est une région relativement élevée, avec une altitude moyenne de 800 m et une grande partie de son territoire entre 1000 et 1600 m. A l'intérieur du bassin, le relief est la confusion même, morcelé en alvéoles, en petites cellules qui ne communiquent avec les voisines que par des gorges ou des "pas" : combe de Brette, vallée des Gleyzolles, amphithéâtre d'Aucelon et de Volvent... Il n'y manque même pas quelques solides sommets dépassant mille mètres comme Chabanat, Trépalon, Faraud ou le Reychas.

C'est aussi un pays creux, où dominent les vallées profondes et les pentes raides. Ces versants omniprésents accusent de fortes dénivellations, parfois un kilomètre sur une distance de moins de deux kilomètres. Heureusement, ils ménagent partout des replats où l'habitat s'est installé sans doute dès l'époque préhistorique, loin de la rivière et de ses crues. Cette situation ne souffre que deux exceptions, Saint-Nazaire et Saint-Benoît, dont les noms eux-mêmes désignent des établissements du moyen âge.

La constitution du sol et l'histoire géologique expliquent cet extraordinaire embrouillamini. La rivière, qui s'était installée dans un vaste synclinal crétacé, s'y est enfoncée en décrivant des méandres. Chaque fois qu'elle atteint le calcaire tithonique sous-jacent, elle le perce et il se produit alors un étranglement. Les bombements nés de la conjonction des deux grandes directions de la structure, méridienne pour Couspeau et la Montagne d'Aucelon, est-ouest pour les autres, lui en donnent de multiples occasions. Le tithonique, résistant, épais d'environ 80 m, forme donc l'ossature de la région. Il donne les corniches, les aiguilles, les pennes, les cluses. Dessous, les marnes et les marno-calcaires, faciles à plisser, sont très sensibles à l'érosion.

Car le paysage que nous voyons est aussi le produit des climats du passé et d'aujourd'hui. Aux confins du Diois, la Roanne connaît un régime de transition entre les climats méditerranéen et océano-continental, fortement marqué par l'altitude et l'orientation. L'été est chaud et sec, mais, l'hiver, l'enneigement peut être conséquent et les précipitations des saisons intermédiaires, dont le total dépasse le mètre, peuvent être diluviennes : 153 mm le 8 octobre 1933 à Saint-Nazaire.
Ces facteurs, ainsi que la géologie où dominent les roches perméables, influencent profondément le régime de la Roanne et de ses affluents. La circulation souterraine des eaux est considérable et si les formes karstiques de surface sont rares, sauf sur la Servelle, d'abondantes résurgences, l'Autonnière, Fontaine Clémence, le Trou Arnaud, le Pas de l'Echelle restituent les pluies tombées sur les plateaux et sur les pentes.

En surface, seulement un quart des talwegs sont drainés, mais les crues peuvent être catastrophiques. Le pont de Saint-Nazaire est emporté trois fois entre 1863 et 1883. A la fin du 19e siècle, l'érosion, favorisée par l'élevage des moutons et des chèvres atteint des proportions inquiétantes. C'est en 1883 que les Eaux et Forêts commencent à reboiser les versants les plus exposés.

Au total, la vallée de la Roanne est un pays difficile, qui ménage très peu d'espaces plats pour l'agriculture où les communications sont malaisées, surtout l'hiver. Mais il offre de multiples attraits à ceux qui aiment la nature brute, chaotique, sans fard. C'est un pays où la terre montre ses os, des bad-lands de Gumiane aux roches extraordinairement plissées de Savel, de Pradelle, de Volvent, des défilés de la Brette et de la Courance aux gourds de la Roanne... "le pays le plus froissé et le moins connu du département" écrivait Félix Grégoire en 1900.